Une belle rencontre comme on les aime, émanant d'une personne tout-à-fait exceptionnelle, qui un jour eut l'idée, d'aller boire un verre Chez Salah...
À deux pas d'ici, la nuit commence à tomber et on aperçoit cette enseigne rose flashy, digne des motels de la route 66, surplombant la devanture du café : « Chez Salah ».
Pour y arriver, on se gare sur le chantier, pour y entrer, on demande l'autorisation au propriétaire : êtes-vous ouvert, on peut boire un verre ?
Depuis plus de 10 ans, Salah est un résistant des temps modernes qui lutte contre l'envahisseur, « le dernier des Mohicans » comme l'aime à le surnommer la presse régionale...
À coups de marteau piqueur, on a cherché à le déloger, mais Salah défend ses plates bandes et vient contrer les plans de l'Établissement public foncier qui a rasé tout le quartier pour laisser place à la nouvelle zone de l'Union à Tourcoing... Tout le quartier... sauf un !
Arrivés dans son petit café, Salah nous sert un verre, et curieux, nous engageons la conversation.
Ému et fatigué, il nous raconte comment depuis des années il a lutté, dit non, résisté aux intimidations. Et preuves à l'appui, il nous montre tous les documents officiels, les documents de son combat, précieusement conservés dans des pochettes plastiques et autres vieilles enveloppes.
Autour de nous, c'est un décor vintage, les cadeaux de clients jonchent les murs : Salah semble féru de couteaux, sabres et autres armes blanches en tous genres.
Un vieux Juke Box trône fièrement au milieu du café et les rideaux font tapisserie, tamisant la lumière jaunie du lampadaire.
Des portraits de lui, plus jeune, quelques images souvenirs, des objets dont lui seul connaît la richesse... C'est en observant tout cela que l'on comprend que dans son café, il y a mis toute sa vie Salah.
Bouleversés par cette rencontre d'un autre monde, nous faisons le tour du bâtiment. Songeurs, on se rend compte de l'ampleur du No Man's Land qui l'entoure... La victoire est donc à ce prix.
Mais bientôt, grâce aux passages à la télé, aux parutions dans la presse, aux témoignages de soutien, aux visites des curieux et avec l'entraide des habitués, Salah retrouvera enfin son chez lui à la fois ici et ailleurs... Ce qui est sûr c'est que tout aura changé. Tout... sauf lui.
Et on imagine très bien cet édifice flottant au milieu des nouveaux bâtiments gris, uniformes et froids, devenir un lieu d'histoire à la manière de tous ces autres qui cherchent à reconstituer la tradition sans vraiment y parvenir.
On y retournera et on se dira qu'il avait raison...
En partant de chez Salah, je m'efforce de graver en moi la force de sa détermination, le poids de ses convictions et ces quelques mots d'un vieil homme éprouvé par le combat d'une vie :
"rien ne bougera d'ici tant que je n'aurai pas rejoint la place qui m'attend au paradis..."

